Quelle croissance (Version complète) ?

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Résumé:

I. Comment va le monde ? Notre biosphère… Notre habitat ?

Lorsque l’homme aura coupé le dernier arbre, pollué la dernière goutte d’eau, tué le dernier animal et pêché le dernier poisson, alors il réalisera que l’argent n’est pas comestible. (Proverbe amérindien)

Deux constats. Nous ne disposons que d’une seule Terre aux ressources limitées, que nous gaspillons allègrement au profit d’une petite partie de l’humanité et sans penser aux générations suivantes. Et nous servons de modèle aux autres qui veulent nous imiter chez eux ou immigrer chez nous.

Jusqu’où ne pas aller trop loin dans l’épuisement des ressources et en termes de pollution ?

Neuf frontières touchant à la production alimentaire, en lien avec la production d’énergie ou importantes pour la santé humaine devraient (ou auraient dû) être respectées, sous peine de provoquer des changements environnementaux soudains ou irréversibles. Or, trois d’entre elles sont largement transgressées, affectant la qualité de l’eau des lacs, rivières et océans (nos activités agricoles y rejettent trop de nitrates), la biodiversité (une espèce animale ou végétale disparaît toutes les 20 minutes) et le climat (trop de CO2 – 16 millions de réfugiés climatiques en 2011, le double en 2012). Deux autres domaines sont critiques : le recours aux phosphates (une ressource non renouvelable, qui en plus pollue les eaux de surface) et l’acidité des océans (qui augmente à cause du CO2). (Source : les travaux de Johan Rockström).

Voici quatre exemples révélateurs du dépassement des limites.

* Pêcher dans des océans poubelles?

En certains endroits, la quantité de microparticules de plastique dans l’eau de mer est jusqu’à dix fois supérieure à celle du plancton. Toute la chaîne alimentaire est affectée. Ces grains de plastique fixent des polluants organiques persistants : bisphénol A, phtalates, DDT et PCB se retrouvent à des concentrations jusqu’à un million de fois supérieures aux normes ! Une pollution concentrée par les courants dans tous les grands bassins océaniques.

* Le massacre des abeilles.

Un tiers de notre nourriture dépend directement des abeilles. Des milliards d’abeilles disparaissent. Une des raisons : les pesticides. En Chine, les abeilles (et d’autres insectes) ont disparu de régions entières. Un nouveau petit métier y est né : le pollinisateur. Un homme pollinise 30 poiriers/jour. En Californie, même problème, autre solution : à chaque saison, des milliards d’abeilles sont transportées et installées sur 350.000 ha d’amandiers, des cultures ensuite traitées aux pesticides. Les abeilles, intoxiquées, s’affaiblissent et contractent des maladies… traitées aux antibiotiques.

* Une crise sanitaire silencieuse.

100.000 molécules chimiques industrielles ont envahi notre quotidien depuis 1945. Un nombre croissant d’entre elles se révèlent être des perturbateurs endocriniens, présents dans l’environnement (textiles, cosmétiques, emballages alimentaires, téflon, vernis interne des conserves, pesticides,…) mais aussi dans le corps humain (urines, sang, cordon ombilical, lait maternel). Progression du cancer, de l’obésité, du diabète, de l’asthme,… Malformations génitales, chute du taux de spermatozoïdes,… Développement de troubles neurocomportementaux (autisme, hyperactivité),… Maladies nouvelles (hypersensibilité chimique, fibromyalgie),… Une épidémie mondiale selon l’OMS.

* Les désordres climatiques

On en parle suffisamment par ailleurs.

A noter que réduire la tendance à la hausse moyenne de la température serait possible en produisant moins de gaz à effets de serre à condition de modifier significativement nos modes de production et de consommation.

Et cela n’aurait qu’un très léger effet négatif sur la croissance (0,06 %/an, selon le GIEC) et procurerait nombre d’avantages complémentaires en termes de:
– qualité de l’air, santé,
– sécurité des approvisionnements en énergie,
– création d’emplois nouveaux.

Pendant ce temps, les mieux nantis de la planète se déclarent optimistes et placent toute leur confiance dans les forces du marché. Ils traitent de pessimistes, de gauchistes, de marxistes ou d’écolos rêveurs ceux qui ne pensent pas comme eux et qui proclament que nous allons droit dans le mur si nous continuons à tabler sur une croissance économique infinie. Cela nous amène à notre deuxième question.

II. Où va notre système économique ? Quand plus rien ne va de soi.

Quiconque croit qu’une croissance exponentielle peut durer toujours dans un monde fini est un fou ou un économiste. (K. Boulding, économiste anglo-américain, 1910-1993).

1. Naissance d’un mythe : le progrès technique nous libérera des contraintes de la nature.

Pour les économistes classiques (XVIII-XIXe siècle), la nature n’a pas de valeur en soi, elle en acquiert uniquement à travers le travail humain. L’être humain, grâce aux techniques, doit domestiquer la nature dont il est le maître. Karl Marx pense de même. Certains philosophes et économistes ont conscience des limites des ressources naturelles et craignent la fin de la croissance, mais ils sont peu écoutés.
XIXe – début du XXe siècle : rupture dans la pensée économique. Les économistes néoclassiques ne retiennent que deux facteurs de production : le capital (l’outil de production) et le travail, parfaitement substituables. Ils s’intéressent aux biens marchands, mais pas aux éléments naturels, l’eau et l’air (libres d’accès), ni aux déchets (on peut s’en débarrasser gratuitement). Grâce au travail et au capital, les facteurs naturels sont susceptibles d’être multipliés. Exit la question de la finitude de la planète : la croissance peut être permanente.

2. Le mythe mis en question : des signes multiples depuis 40 ans.

Années 70. « The limits to growth /Halte à la croissance ? » (Rapport au Club de Rome : 12 millions d’ex., 37 langues) : « la poursuite de la croissance entraînera une chute brutale de la population à cause de la pollution, de l’appauvrissement des sols cultivables et de la raréfaction des ressources énergétiques.» « L’Utopie ou la mort » (René Dumont, agronome, un des initiateurs du mouvement écologiste). Guerre du Kippour, chute du Shah. Les crises pétrolières font prendre conscience du problème de l’épuisement des ressources.

Fin des années 80–début des années 90 : l’ONU propose le développement soutenable (durable) : Un mode de développement qui répond aux besoins des générations du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs. Ces préoccupations ont abouti en 1992 à la signature de trois conventions multilatérales sur l’environnement et la biodiversité, dont celle sur le climat qui dénonce l’effet des gaz à effet de serre et crée le GIEC, premier organe scientifique mondial pour donner une base solide aux décisions à prendre et aux actions à entreprendre…

Années 2000’s : apparaît le concept de transition écologique. De nouveaux rapports au Club de Rome sur les limites à la croissance sont publiés. Al Gore (Une vérité qui dérange) et le GIEC (4ème rapport) reçoivent le Prix Nobel de la Paix.

De 2009 à 2014… Des intellectuels alertent les consciences : Le compte à rebours a-t-il commencé ? (A. Jacquard), La voie (E. Morin), La prospérité sans croissance (T. Jackson), Une nouvelle conscience pour un monde en crise (J. Rifkin). Tout récemment l’OMS s’inquiète de l’explosion des cancers due aux pollutions en milieux urbains, où vit plus de la moitié de l’humanité.

« Les sceptiques [ou les optimistes, c’est selon] affirmèrent dans les années 70 : il n’y a pas de limites effectives. Dans les années 80 : peut-être y a-t-il des limites, mais elles sont loin. Dans les années 90 : les limites sont peut-être proches, mais la technologie et les marchés vont les déplacer. Dans les années, 2000 : peut-être que la technologie et les marchés n’ont pas encore résolu les problèmes. Mais avec plus de croissance, ‘‘Ça va aller !’’. Bientôt, ils diront : la croissance a peut-être accentué les problèmes, mais il est trop tard pour agir. » (D. Meadows, Les limites à la croissance dans un monde fini, 2012).

3. « Un peu trop utopiste, tout cela ! Soyons réalistes ! »
Difficile de récupérer après la crise de 2008/2009… la priorité, c’est la relance et la lutte contre le chômage, non ?

3.1 Parier sur la croissance pour résorber le chômage est un leurre.

En Belgique comme dans les pays voisins, la croissance à long terme est à la baisse malgré l’explosion des crédits privés ET publics pour stimuler l’économie.
On produit toujours plus, avec de moins en moins de main-d’œuvre. Les gains de productivité réalisés ne permettent plus de garantir un niveau d’emploi suffisant, même en période de croissance, malgré, depuis 60 ans, une réduction sensible du nombre d’heures de travail sur une vie. Conséquences : pour un même montant de PIB, le nombre d’emplois diminue et, depuis la fin des Trente Glorieuses (1945-1975), le chômage demeure persistant. Ce qui ne veut pas dire qu’il y a de moins en moins de gens au travail, que du contraire ! (La hausse est due à un taux d’actifs croissant au sein d’une population assez stable).

3.2 Cependant, pour réduire les inégalités et donc les tensions sociales, nous avons besoin de croissance, non ?

La croissance des années 1945-75 soutenue par le compromis social d’après-guerre a joué ce rôle, mais pas la variante néolibérale. Les années 80 ont marqué la fin d’une relation positive entre croissance économique et diminution de la pauvreté. La part des salaires dans le PIB régresse. Le fossé entre riches et pauvres s’accentue. La cohésion sociale se fissure.

3.3 Oui, mais sans croissance, ce sera pire ! C’en sera fini de l’espoir d’une hausse du bien-être !

Y a-t-il encore (dans nos pays) un lien entre croissance économique et croissance du bien-être ? Nombre d’indicateurs nous montrent l’inverse… Mais en plus… Davantage de croissance augmenterait les tensions internationales pour accéder aux ressources limitées, générerait un recours accru aux énergies fossiles et donc des désordres climatiques, avec les désordres économiques et sociaux que l’on imagine. Et cela constituerait un hold-up au détriment des générations futures.
Oui, mais que faire ?!… Cela nous amène à notre troisième question.

III. Quelle vision pour 2050 ?

Aucune fatalité ne condamne l’humanité à détruire son habitat !

Voici en quelques mots trois visions courantes, de la plus (néo)libérale à la plus radicale.

* Une croissance verte « favorable à l’environnement » = veiller à de meilleures performances écologiques, tout en maintenant notre modèle de croissance.

* Une croissance « durable » = adapter notre modèle économique, en le rendant équitable (socialement) et soutenable (écologiquement) = tenter de polluer moins pour polluer plus longtemps.

* Une économie globalement stationnaire = changer de paradigme pour réduire notre empreinte écologique. Modifier nos modes de production et de consommation.

Un monde décline tandis qu’un autre émerge sous nos yeux. De nombreuses alternatives se dessinent peu à peu, annonçant le monde de demain. Mais… Guidés par le passé, et la peur de perdre, allons-nous nous contenter de rénover le monde (répéter, extrapoler, corriger) ? Ou, guidés par le futur, tenterons-nous d’innover (inventer, anticiper, imaginer) en apportant notre contribution avec intelligence, courage et enthousiasme ? (Voir : https://www.tedxalsace.com/aline-frankfort-souriez-cest-deja-demain/

Pour toutes questions ou tous commentaires (bienvenus !) : michelcordier@gpclimat.be

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